BIG DATA ET IA, LES ENJEUX POUR L’IMMOBILIER

Collecter et analyser des quantités massives d’informations : c’est désormais possible avec l’association du « Big Data » et de l’Intelligence artificielle (IA). Cette révolution numérique recèle de multiples opportunités pour le secteur immobilier mais doit être accompagnée avec vigilance, comme l’a montré la table ronde organisée sur ce thème par l’ADI le 20 mai dernier.

« La collecte et le traitement des données immobilières peuvent pousser la profession vers plus de rigueur et d’excellence », a fait valoir Laurent Broqua, Directeur Immobilier d’Alstom. « Les directions immobilières ont besoin de connaître l’état de leur patrimoine et leurs engagements contractuels à la lettre afin de connaître, actif par actif et en temps réel, le niveau des loyers qu’elles acquittent ainsi que les dates de renouvellement ou de fin de bail pour gérer au mieux les négociations avec les bailleurs. Mais lorsqu’une entreprise est présente à l’échelle mondiale, ces données sont de fiabilité très inégale d’un pays à l’autre, et peuvent rapidement se périmer », constate-t-il.

Face à ces défis, la combinaison IA et Big Data peut apporter, comme il le détaille, de multiples services : assister les personnes qui négocient les baux dans la rédaction d’appels d’offres et la gestion des contrats, l’extraction des engagements contractuels étant réalisée en quelques heures. Déceler des erreurs ou des incohérences et identifier des clauses potentiellement problématiques. Envoyer des alertes prédictives concernant, par exemple, le risque de renchérissement de certains loyers en lien avec l’évolution d’un bassin économique. Ou encore faciliter le « scoring » des immeubles et entrepôts en cas de cession. Aussi Laurent Broqua appelle à ce que l’ADI soit le fer de lance d’une définition unifiée au niveau européen du vocabulaire de l’immobilier (taxonomie), afin de pouvoir utiliser au mieux le potentiel offert par l’IA.

De fait, comme l’a expliqué Corinne Dubois, Expert Economist au sein du cabinet de conseil spécialisé Wüest Partner, les évaluations d’immeubles ou de portefeuilles immobiliers devraient se faire de plus en plus avec l’appui de l’IA – capable de réaliser à la fois la collecte automatisée des données, leur vérification et leur centralisation puis leur évaluation. L’intégration progressive de modules d’IA au cœur des logiciels métiers et l’arrivée des agents capables d’aller chercher des données internes et de mettre à jour des bases de manière autonome vont amplifier le potentiel d’automatisation et de productivité ainsi généré.

Ce faisant, le directeur immobilier pourra de plus en plus contribuer au pilotage de la performance de l’entreprise, comme s’en est félicitée Frédérique Le Moigne, VP Real Estate and Facilities chez Technip Energies. « Beaucoup de décisions immobilières sont émotionnelles. L’objectif est de prendre des décisions rationnelles en disposant d’une donnée fiable et centralisée », analyse-t-elle.

Pour bien mener cette transformation, elle préconise de disposer d’un sponsor au plus haut niveau de l’entreprise et de former un duo avec le département IT. Puis de « bien définir ce que l’on souhaite améliorer lorsque l’on digitalise une direction immobilière ».

La collecte et le traitement des données immobilières peuvent pousser la profession vers plus de rigueur et d’excellence

Laurent BROQUA

ALSTOM

Beaucoup de décisions immobilières sont émotionnelles. L’objectif est de prendre des décisions rationnelles en disposant d’une donnée fiable et centralisée

Frédérique LE MOIGNE

TECHNIP ENERGIES

Protection et sécurisation des données

Au-delà, comme l’a expliqué Antoine Gravereaux, avocat associé en Technologies, Data & Cybersécurité de FTPA Avocats, les directions immobilières doivent être très vigilantes en ce qui concerne la sécurisation et la gouvernance des données afin de ne pas se retrouver en défaut par rapport aux réglementations en vigueur en France et en Europe.

ésormais, de simples capteurs permettent de connaître des taux d’occupation des salles en temps réel mais aussi souvent d’identifier les personnes qui y sont passées, tandis que les outils d’IA peuvent contrôler tout à la fois les accès, la sécurité, la gestion des espaces ou encore la maintenance. Autant de nouvelles applications qui comportent, prévient-il, « des risques de fuite de données et de récupération par des personnes non autorisées ou par d’autres services internes à l’entreprise susceptibles de porter atteinte aux droits et libertés des personnes concernées. Il convient aussi de veiller à éviter toute surveillance disproportionnée de l’activité de collaborateurs ou de clients ».

Aussi invite-t-il les directeurs immobiliers à « mettre en place en la matière une gouvernance adaptée au sein de l’entreprise, évaluer la sensibilité des données collectées, cartographier les outils qui vont les traiter et les finalités poursuivies, puis encadrer contractuellement les relations avec les fournisseurs de ces outils, en particulier lorsque les données sont hébergées sur des serveurs externes, parfois situés en dehors de l’Union européenne ou dans des pays ne bénéficiant pas d’un niveau de protection adéquat ». Cette phase d’audit et de conception doit être également dûment documentée pour répondre aux contrôles éventuels. « Le risque de sanction par la Cnil est très élevé avec des

amendes qui peuvent atteindre jusqu’à 20 millions d’euros ou 4 % du CA mondial pour les manquements les plus graves » explique Antoine Gravereaux. En janvier 2026, la Cnil a condamné France Travail à 5 M€ d’amende, notamment pour des insuffisances en matière de sécurité. À la réglementation française sur la protection des données personnelles (RGPD), s’ajoute désormais le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act), entré en vigueur le 1er août 2024, avec une application progressive. Il impose notamment aux « déployeurs » de systèmes d’IA, lorsqu’ils traitent des données personnelles comme industrielles, « d’évaluer le niveau de risque des systèmes, de mettre en place des mesures appropriées de gestion des risques et d’assurer un niveau de transparence adapté. » Il interdit par ailleurs certains usages, comme certaines formes de catégorisation biométrique ou de reconnaissance des émotions dans le cadre professionnel, sauf exceptions prévues par le texte. Enfin, le Data Act européen, entré en application en 2025, avec une mise en application échelonnée de certaines obligations jusqu’en 2026-2027, vise à faciliter l’accès, la portabilité et le partage des données issues notamment des objets connectés. Il permet aux entreprises de récupérer leurs données dans un format structuré et interopérable afin de les réutiliser – ou de changer de prestataire, et de limiter ainsi les situations de dépendance technologique. 

Il est aussi indispensable d’encadrer le recours à l’IA pour ne pas contribuer à aggraver le réchauffement climatique. Selon le think tank français The Shift Project, la consommation électrique des data centers mondiaux pourrait en effet tripler d’ici à 2030, et les émissions de gaz à effet de serre du secteur pourraient augmenter de 9 % par an, alors qu’elles devraient baisser de 5 % par an selon le scénario zéro émission nette, supposé contenir la hausse des températures à 1,5 °C en 2050.